La machine

Réflexions numériques. C’est sans aucun doute ce qui datera le plus significativement ces publications. Mais j’ai besoin d’éclaircir ce qui semble unique dans l’époque traversée : les métamorphoses de fonction, les disparitions de métier, les nouvelles sociabilités incongrues que l’apparition d’un média interactif a engendrée en moins d’une génération – et le bouleversement de tous nos rapports aux savoirs.

Le web, c’est l’irruption de la foule dans le langage publié. Jusqu’à récemment je m’étais focalisé sur les métiers de prescription qui apparaissaient les plus fortement impactés par ces outils (journalistes, professeurs, politiques, etc.) Je n’avais pas encore perçu que c’étaient ceux qui faisaient profession de « tiers-de-confiance » (comptables, notaires, banquiers, assureurs, etc) qui allaient être les plus profondément touchés. Quand les transactions ne se feront plus, blockchains ou non, que dans l’univers métaphorique des échanges électroniques, quand les contrats ne pourront être validés que sur le réseau, les achats, les ventes, les actes de propriété, les diplômes, les votes électroniques, les mariages, les divorces, les naissances et les décès – quand tout ce qui permettait au « mort de saisir le vif », et au monde de se constituer comme un héritage entretenu par l’esprit humain, quand tous ces commerces passeront sous le contrôle d’une intelligence électronique d’apparence sans faille, la machine attestera du monde. Il y aura ce qui est, à ses yeux, il n’y aura pas ce qui peut être. Il n’y aura pas ce qui aurait pu être. Il y aura les pauvres, et il aura les riches. La prochaine révolution sera pirate et logicielle, ou se fera en dehors de cet univers là. Code is law, on le sait bien, quand rien apparemment ne peut plus se faire sans code. En limite de prospective, cela nous dépossède d’une narration – ou d’une réflexion politique – au profit de l’objectivité prétendue d’un parc de machines.

@NYT – Repairing the bells of Potsdam, Germany, 1930

Dans le droit romain, pour témoigner d’un fait, un seul témoin ne suffisait pas : il fallait au moins qu’il y en ait deux pour s’assurer d’une réalité éventuellement non-contradictoire. Testis unus, testis nullus. Autrement, et même en passant outre la possibilité du faux témoignage et de l’accusation arbitraire, la défaillance de la mémoire humaine rendait la chose vécue fragile : il se peut que vivre seul une chose rende la chose semblable à un rêve. Il se peut que Robinson se soit rendu transparent avant qu’apparaisse Vendredi. Il se peut que nous partagions sur les réseaux nos expériences par peur de n’être pas plus. « Evidemment, je suis très ignorant. La vérité n’en existe pas moins » se rassurait Frantz Kafka, lorsque toute son œuvre vibre de la fragilité du témoignage unique.

En latin, il y a eu deux sens au mot superstes : le témoin, et « celui qui reste » – le survivant. Peut-être ceci alors : il y aurait, au cœur du langage, un complexe – qui dépasse de loin l’effet d’alerte du premier cri et de la stupéfaction – le complexe du témoin, ou celui survivant, où la fidélité des vivants à ce qui existe s’enroule sur ce qui disparaît, lorsqu’en tout état de cause l’humain se sait si proche du rêveur qui se sait par nature contraint d’oublier.

La machine alors est la suite de l’écrit.

 

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La comprenette

@Albert Renger-Patzsch

Il y a des choses qu’on a eu envie de comprendre, mais qu’on ne comprend pas. D’autres que l’on a comprises sans en avoir eu l’envie. D’autres encore que l’on n’a pas comprises et que l’on ne veut pas comprendre. En plus de celles que l’on a comprises d’avoir voulu les comprendre.

À bien y regarder, nous pourrions dresser un portrait de chacun d’entre nous à partir de ces pauvres alternatives. Comme si ces très simples rapports au réel parvenaient à dessiner de façon quasi automatique nos refus, nos incapacités, nos désirs et nos habiletés (au demeurant, l’ensemble dépend simplement pour moitié du libre-arbitre, si l’on veut bien y réfléchir). On pourrait tracer par là, de façon élémentaire, mais aussi finement que des empreintes digitales, la piste particulière, complexe, définitive et passagère, que l’on nomme (pour tout simplifier) – un individu. Ou une sensibilité : car il arrivera toujours que certains réagissent à ce qu’ils ne comprennent pas par la peur, comme les chiens qui aboient devant l’inconnu qui passe.

Lauriers


Il arriva qu’un jour Abaris le Scythe assiste aux Olympiades. Il admirait la force des lutteurs, la rapidité des athlètes, les corps sculptés par l’effort… Quand il s’enquit de ce que ce travail rapportait, et quel était le prix qu’un champion pouvait attendre de ses victoires, on lui répondit « une couronne de lauriers ». Lui qui s’attendait à de l’or, à des tissus ou à des têtes de bétail, il se mit à rire comme à une blague qu’on lui faisait, ou qu’on faisait aux pauvres Grecs pris dans la course. Forme transmise. On sait que cette couronne devint l’attribut des Empereurs romains pendant leurs triomphes. On sait moins, mais cela est pourtant assez caractéristique d’un déplacement de statut pour les poètes – et bientôt pour les artistes « de la main », peintres et sculpteurs – que le 8 avril 1341, à Rome, sur le Capitole, on couronna Pétrarque de ces mêmes lauriers d’empereur. Il finit d’ailleurs assez vite par s’en plaindre : « Le laurier ne m’a porté aucune lumière, mais m’a attiré beaucoup d’envies ». Dès 1346, de retour dans le Vaucluse, il composait son hymne à la Vie solitaire : « Abandonnons la ville sans intention de retour (…) il faut arracher les motifs de préoccupations et couper les ponts (…) Pressons-nous, laissons la ville aux marchands et aux avocats, aux courtiers, aux usuriers, aux notaires, aux médecins, aux parfumeurs, aux bouchers, aux cuisiniers, aux charcutiers, aux forgerons, aux trésoriers (…) aux musiciens, aux charlatans, aux architectes, aux entremetteurs, aux voleurs, aux désœuvrés, dont l’odorat toujours en alerte capte l’odeur du marché : c’est là leur seul bonheur. » Reflets, ressemblances floues, jalousies, marais mimétiques des désirs : lui-même ne s’en est pas soustrait tant que ça, continuant ses ambassades et ses représentations. Mais il avait connu avec la gloire l’insondable bêtise humaine – à proprement parler, puisqu’elle n’a pas de fond, n’étant qu’un jeu de miroirs réfléchissants, de visages en visages, de destins en destins, et d’appropriations indues de signes se donnant pour socialement désirables, que chacun feint légitime d’obtenir, comme on se cramponne à une âme avant d’en être oublié.