Les Voyages ordinaires

Maquette en blanc des Voyages ordinaires, aux Editions du Lion qui parle (mai 2019)

Voilà, le livre des Voyages ordinaires, merveilleusement illustré par Laurindo Feliciano, mis en page par la super graphiste Uli Mesenheimer, sort fin mai, ou début juin 2019. Dans l'attente, sans rien dévoiler, voilà au hasard, un extrait.

Paris. Promenade d’aujourd’hui (…) Sait-on le sens où vont les choses ? Des empires apparaissent, des empires s’émiettent, comme naissent ou disparaissent des espèces entières. Des grandeurs se substituent les unes aux autres, et il semble que depuis toujours c’est la seule chose que nous savons. Il y a tant de traces ici, tant de signes de combats perdus d’une façon ou d’une autre, tant d’empreintes d’illusions, de gloires de passage à avoir saisi dans la pierre l’ivresse de leur improbabilité. La réalité de ces rues s’est dessinée ici, et se dessine encore, sur ces rêves fauchés qui se sont arrêtés là, émergeant là, à un stade plus ou moins avancé d’élaboration.

Je perçois les rêves des gens qui passent.

La ville se creuse, se cave, s’envase, résonne en surface du vide de lieux et de personnages qui n’existent pas. Je regarde les vitrines. Les annonces de spectacle. Les tracts politiques distribués à la sortie du métro. Les magasins d’ameublement organisant leurs intérieurs idéaux et aseptiques. Les affiches de mode nous présentant des beautés qu’on est censé imiter et qu’on ne sera pas, dans des décors qui n’existent pas. Les photos des salons de coiffure. Les magazines de célébrités à la dérive. Les publicités hygiénistes pour les voitures. Le frisson écologique. Honteusement millénariste. Discrètement, le réel fait son deuil de ce qui n’a pas été. Et si la réalité est vraiment cette soustraction de futurs non avenus, d’avenirs dépassés, insatisfaits, d’univers perdus ou défaillants, je n’oublie pas au même instant que notre monde doit être aussi le rêve advenu et joyeux de passés particuliers, engoncés eux-mêmes dans leurs mécanismes chaotiques et leurs propres regrets.

Nous devons bien avoir été rêvés quelque part, puisque nous sommes l’avenir de quelque chose.