Deux rêves en un seul

Absence de suite dans les idées, affolement par les notifications, les pensées ou Nuages, Degasles désirs traqués : cette nuit, j’ai eu la nette impression de vivre deux rêves à la fois, et de passer de l’un à l’autre comme je peux éveillé passer d’un programme à un autre, d’une tache continue à la réponse à un mail, d’une série à une autre, à l’image de ces cinq livres commencés à la fois, dispersés dans l’appartement, que je reprends en les mêlant en une expérience hypertextuelle hasardeuse et lente.

De fait, de cette dispersion, quelques fois, je me dis faire l’expérience quotidienne de la dépersonnalisation. Quelque chose – comme un système – chercherait à me maintenir à l’état de particulier, ou de particule – bien avant d’être un individu. Les algorithmes, dans l’impolitesse de leurs traques, dans la brutalité de leurs récoltes de données, prévisagent une forme de gouvernement physicien de la foule, une sorte de mécanique des fluides mise à jour, où je suis de moins en moins uni, de moins en moins sujet, dispersé en de multiples objets d’attention vite entretenue, avant d’être divertie à nouveau.

Quelques fois aussi, je songe au kakon koma, la punition de Zeus pour les Dieux immortels en Grèce Antique : plongés éternellement comme Cronos détrôné dans le sommeil et les rêves indéfinis. Peut-être est-ce la punition promise au peuple aujourd’hui ? Cet enchaînement des écrans, cet enchaînement aux écrans, et aux identifications passagères. – Mais bien sûr, c’est plutôt par les oreilles qu’on nous tient. Et la plupart du temps je n’y pense pas.

Giacometti, Alberto 1929

Un jour de 1929 Alberto Giacometti écrivit dans son atelier : « Comme nous n’avons pas le choix de la longueur de nos jambes, de nos maladies, nous ne l’avons pas de notre manière de penser, de notre manière de nous exprimer. Et cette manie de s’exprimer est bien du même ordre, rigoureusement du même ordre, que le jeu des mouches autour du globe d’une lampe éteinte au matin. » Ensuite, il sortit de chez lui.

Avenue du Maine, en face du cinéma dont les affiches sur fond orange Giacomettiparaissaient transpercer l’hiver, il remarqua un petit chien gris, bas, sale et frisé, qui marchait lentement le long d’un mur. Au même instant, devant la devanture incendiée de soleil où se devinait quand même une corbeille de paille tressée, dans un manteau brun passait lentement une femme. Les mouvements ça ne s’invente pas pensa-t-il. En sculpture, c’est juste une question de relief.

Retour au blog

A la fois cahier de recherches, en miroir du travail littéraire et musical, bureau de curiosités technologiques et d’expériences de transmissions de savoir, catalogue raisonné d’oublis réparés, ce retour au travail de blog après un lustre d’immersion dans les médias sociaux m’est apparu cette semaine aussi nécessaire que le geste d’ouvrir une fenêtre sur une pièce trop longtemps refermée. C’est une image. Mais c’est histoire de faire comprendre.