Histoires

Felix Valloton

Vous êtes voyageur : et vous partez, ou vous arrivez. Pour vous ce sont des événements. Des événements créant – pourquoi pas – une histoire. Les histoires, c’est exactement « comme » ça, vous le ressentez comme ça : comme une suite d’événements. Alors, ce peut être un voyage de noces, un retour chez soi, l’ouverture de vacances, une étape sur un chemin d’exil, ce sera toujours le début, le milieu ou la fin d’une histoire. Pour l’employé de la gare, ou de l’aéroport, qui reste, renseigne et réceptionne, c’est un quotidien. Ça ne se rappelle pas. Rien à penser de cette mémoire. L’événement aurait été qu’il ne vienne pas au travail. Ces différences vécues occasionnent des malentendus en cascade : les uns prenant l’exceptionnel pour l’ordinaire, tandis que les autres finissent par s’en flatter sans trop savoir pourquoi. (Beaucoup de nos somnambulismes et prestiges sociaux jouent de ces quiproquos bizarres ; beaucoup de nos premiers sentiments amoureux ; toute l’aura du lointain peut tenir dans un visage, qu’il soit celui d’un amant, d’une maitresse, ou d’un personnage de pouvoir – c’est à dire de ce pouvoir qu’on  accorde d’avance à quelques uns d’avoir sur nous.)

Fictions, passages

Paris, théâtres 1900

Dire que la fiction n’est qu’un réagencement de matériaux réels, fonctionnant comme le rêve par condensations, concrétions, accumulations, éliminations, et puis peurs, et assouvissements – et qu’il y a, au hasard, de l’imaginaire américain du désert syrien dans l’imagerie du dernier Star wars – c’est dire aussi que le réel peut être perçu comme une catégorie particulière de fiction, tout comme l’immobilité est une catégorie particulière du mouvement.

Dire de plus que les fictions se réagencent sans cesse pour se réinventer, pour retrouver le plaisir du premier enchantement des premières histoires – et qu’il y a, par exemple, du premier Star wars dans le dernier Star wars – c’est dire également que nos cheminements initiatiques se copient, se dupliquent, trouvent leurs variations à partir du modèle lui-même, et préservent à la façon des plantes infiniment reboutées les informations nécessaires au prochain fleurissement, au prochain héros, à la génération nouvelle. Il se peut que nous mourrions. Il se peut que la plante se fane. Seules les forêts subsistent.

Il arrive aussi qu’elles brûlent. L’oubli est toujours à l’affût. Et le véritable oubli vient toujours après : l’oubli, c’est l’oubli de l’oubli.

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Figures (6)

Nous sommes dans les montagnes du Rouergue, au début de l’été 1830. L’orbe du monde se réduit pour les paysans d’ici à une vallée ou presque : tout juste va-t-on à la foire à Rodez une fois l’an. A la tombée d’une nuit, un gamin de six ans, pieds nus dans une robe de grosse toile, est à l’affût dans les genêts : c’est qu’il a entendu un cliquetis doux et qu’il se demande ce qui dans cet obscur fouillis d’herbes peut bien faire ce bruit. A chaque fois qu’il bouge, prudemment le chant cesse. Il faut être patient. Il finit par cueillir une sauterelle, élégante, vernissée, tremblante et pâle dans la rare lumière du soir. Là voilà maigrement encagée dans ses mains. Il ne savait pas que les sauterelles chantaient. Il n’en connaissait jusqu’ici que le goût d’écrevisse des cuissots, quand il les chassait avec d’autres gamins. Ce chant aura peut-être décidé de sa vocation pensera-t-il beaucoup plus tard, une fois devenu le savant et le poète reconnu, et le premier psychologue des insectes dont il aura dévoilé patiemment les univers : Jean-Henri Fabre aura à force d’observations d’entomologiste, dont il fonde vraiment la science, décrit les comportements d’une foule d’insectes auxquels les humains jusqu’alors ne prêtaient qu’une attention de lisière, une attention équivalente à celle d’une queue de vache chassant quelques mouches. La question pour lui restera celle-là, derrière toute l’étrangeté, la beauté et parfois l’horreur des univers découverts : les hymènoptères, sphex, bembex ou autres diptères, bolbocènes, agarics, bousiers onthophages ont-ils une mémoire, des facultés d’apprentissage, une intelligence ? Sont-ils autre chose que des machines vivantes, mues par l’instinct ? La description très précise des comportements de certains insectes sociaux pouvait faire croire à une ingéniosité certaine : ils leur tendit patiemment certains pièges, leur posa des problèmes, auxquels parfois tel ou tel trouvait des solutions. Il combla des nids d’abeilles, des terriers de guêpes, découvrit des hypogées à papillons. Il fit tourner en rond sur un bord de vase des heures durant des chenilles processionnaires. Il s’aventura dans le monde limbique des larves de toutes sortes. Il en disséqua des quantités, releva des anatomies bizarres, des êtres sans yeux, des mœurs sexuelles étranges, des éclosions ingénieuses, des tueries machinales, des rapports de force nus, d’évidence sans sentiment. Derrière le rideau de nos inattentions, il détailla à la façon de l’enfant analphabète et émerveillé qu’il fut, la poésie, le courage, le sacrifice des petits êtres des sols et des écorces, rampants, volants, visqueux ou secs, en lutte perpétuelle pour se reproduire et ne pas mourir.