D’un pas sur la lune

Un texte, sur une proposition de Fabrice Michel

Le texte-image, ou l’image d’un texte, c’est ce que nos sociétés d’écrans semblent faire subir à l’écrit, rendant le sens d’avance à son apparence, et la lisibilité à son caractère : jamais nous n’avons tant lu, mais jamais nous n’avons aussi peu lu d’écritures manuscrites, dessinées à la main, dont les déformations particulières révèlent semble-t-il le « caractère » de son correspondant. Tout se passe comme si l’individu écrivant éprouvait une sorte de politesse à disparaître derrière les codes typographiques des traitements de texte et des claviers de téléphones portables. Comme s’il cherchait à dissimuler la fragilité de sa main à produire le parfait dessin des lettres demandé lors de leur apprentissage. De telle sorte que les parchemins des temps contemporains finissent par ressortir du même moule, quelle que soit la personne l’écrivant. Cela ne veut pas dire que l’individualité se rabote : sans doute cherche-t-elle d’autres particularités pour s’exprimer. De fait, l’apparition du texte tapuscrit, fait pour être lu à l’écran ou imprimé, participe à l’idéal narcissique des présentations de soi qui nous sont aujourd’hui offertes. Jamais nous n’avons autant eu collectivement de possibilités de produire de l’expression, et de produire de l’art. C’est tout aussi considérable que d’avoir pu faire en sorte que l’un des nôtres, et nous à travers lui, ait pu faire un premier pas sur la lune.

Or, ce pas si célèbre imprimé dans la poussière lunaire, et qui dans la nuit des temps peut se proposer comme un « presque-pour-toujours » imprimé, aura pour ceux qui le contempleront la nature immédiate et pathétique d’une archive, d’une trace de présence, d’une trace d’instant au-delà de la mort et du temps : localisée, elle semblera être le témoignage archéologique d’une présence humaine, et la subsistance artistique de l’instant subjectif d’une sidération.

Je sais bien que l’empreinte, la trace, n’est pas un signe. Mais un signe est une trace aussi. Nos parchemins électroniques d’aujourd’hui, quand ils seront des archives, n’auront pas la qualité de cette empreinte de pas : pas la qualité même de la note manuscrite témoignant du corps vivant et de la main qui l’a imparfaitement produite. Ils seront des images de textes, des images d’une image de présence. Ils pourront se fondre plus parfaitement dans les analyses de données. Ils n’échapperont à l’oubli que dans les conséquences infinitésimales de leurs résultats.

Ce qui fait art ne fait jamais résultat. Ce qui fait art fait relique. D’où les différentes querelles en authenticité ouvertes à tout propos sur telle ou telle œuvre, telle ou telle courant, telle ou telle manière de faire œuvre ou présence autographe. La relique a le prix du temps et l’absence de celui ou celle à qui elle appartenait. En cela, l’image est la relique d’une réalité perdue, qu’on appelle aussi un instant : c’est une constellation spécifique des choses et des êtres à nouveau convoquée, ou invoquée par le regard.


La relique d’un texte passe par la main qui le dessine. Le résultat d’un texte passe par son impression. L’image écran d’un texte offre une formule étrange, inédite, d’absence de présence : il semblerait que cela soit la relique d’une relique, et un résultat avant impression. Il faudra en oublier le sens pour qu’elle reprenne le poids et le mystère de la présence perdue, et retrouvée, sa particularité anonyme, sa réduction à une trace particulière d’existence, et le poids de son art. Il faudra que des spécialistes du langage l’instituent comme le témoignage certain d’une sensibilité pour qu’en-dehors de toute explication, ce texte reprenne le poids d’une interpellation. Et d’une œuvre, à part entière.

Cette pièce de Fabrice Michel entend que l’œuvre artistique se décide à partir de son écho. Si je reprends pour mon compte ce constat, il faut en admettre également l’ensemble des interrogations : un écho ne peut naître sans une certaine forme de vide. Cela implique que nos signes, et toutes nos prétentions à dire, s’effaceront un jour derrière la trace qui les signe et qu’ils laissent. Qu’il y a quelque chose de commun entre un tableau, une tablette cunéiforme, un texte immobile réapparaissant sur un écran et la photographie d’une empreinte de semelle sur la lune : et que sur cette base de recueil, sans autre métamorphose culturelle, sans autre supposition d’intentions, le moindre objet humain de regard a le sacré d’une présence éphémère qui a défié le temps.