Climats

Réseau pneumatique de Paris (1967)

On se saisit d’une époque par son climat, par les histoires qu’elle se raconte, par les événements qu’elle choisit de ne pas oublier comme à ceux qu’elle oublie. C’est sa machinerie mémorielle qu’il s’agit d’interroger, permettant de comprendre comment une époque se poursuit dans une autre avant de s’effacer (jamais entièrement peut-être). Ce climat d’une époque, ces voix portées, cet entre-les-êtres-qui-passent, on a utilisé le terme de média pour l’envelopper : l’oralité, la musique, l’écriture, l’imprimerie, le mass-média, la radio, le cinéma, la télévision, les médias sociaux et les nouveaux médias du particulier ont selon leur façon modifié ce climat d’entre-les-êtres-qui-passent, trouvé et multiplié les points d’accès aux savoirs et à la mémoire collective, transformé à chaque étape de leur adoption les rapports de l’individuel au collectif, métamorphosé les absences pour les présents, l’imaginaire des choses – et la poursuite des morts par les vivants. Les sociologues, les anthropologues, les psychanalystes – pourquoi pas – décèlent dans ces climats des structures, des cristallisations, des lignes de fuite et des arêtes plus lentes. La recherche du “même” de la structure, de la culture arrachée au temps qui passe, bricole en son revers la différence de ce qui a été irrémédiablement perdu. Parce que chaque époque bricole avec ce qu’elle connaît, organise ses retrouvailles avec ce qui a été, reproduit sans cesse pour éviter de sombrer, et de sombrer elle-même dans l’imaginaire des choses : après tout, ce n’est que ça, vivre.

Figures (6)

Nous sommes dans les montagnes du Rouergue, au début de l’été 1830. L’orbe du monde se réduit pour les paysans d’ici à une vallée ou presque : tout juste va-t-on à la foire à Rodez une fois l’an. A la tombée d’une nuit, un gamin de six ans, pieds nus dans une robe de grosse toile, est à l’affût dans les genêts : c’est qu’il a entendu un cliquetis doux et qu’il se demande ce qui dans cet obscur fouillis d’herbes peut bien faire ce bruit. A chaque fois qu’il bouge, prudemment le chant cesse. Il faut être patient. Il finit par cueillir une sauterelle, élégante, vernissée, tremblante et pâle dans la rare lumière du soir. Là voilà maigrement encagée dans ses mains. Il ne savait pas que les sauterelles chantaient. Il n’en connaissait jusqu’ici que le goût d’écrevisse des cuissots, quand il les chassait avec d’autres gamins. Ce chant aura peut-être décidé de sa vocation pensera-t-il beaucoup plus tard, une fois devenu le savant et le poète reconnu, et le premier psychologue des insectes dont il aura dévoilé patiemment les univers : Jean-Henri Fabre aura à force d’observations d’entomologiste, dont il fonde vraiment la science, décrit les comportements d’une foule d’insectes auxquels les humains jusqu’alors ne prêtaient qu’une attention de lisière, une attention équivalente à celle d’une queue de vache chassant quelques mouches. La question pour lui restera celle-là, derrière toute l’étrangeté, la beauté et parfois l’horreur des univers découverts : les hymènoptères, sphex, bembex ou autres diptères, bolbocènes, agarics, bousiers onthophages ont-ils une mémoire, des facultés d’apprentissage, une intelligence ? Sont-ils autre chose que des machines vivantes, mues par l’instinct ? La description très précise des comportements de certains insectes sociaux pouvait faire croire à une ingéniosité certaine : ils leur tendit patiemment certains pièges, leur posa des problèmes, auxquels parfois tel ou tel trouvait des solutions. Il combla des nids d’abeilles, des terriers de guêpes, découvrit des hypogées à papillons. Il fit tourner en rond sur un bord de vase des heures durant des chenilles processionnaires. Il s’aventura dans le monde limbique des larves de toutes sortes. Il en disséqua des quantités, releva des anatomies bizarres, des êtres sans yeux, des mœurs sexuelles étranges, des éclosions ingénieuses, des tueries machinales, des rapports de force nus, d’évidence sans sentiment. Derrière le rideau de nos inattentions, il détailla à la façon de l’enfant analphabète et émerveillé qu’il fut, la poésie, le courage, le sacrifice des petits êtres des sols et des écorces, rampants, volants, visqueux ou secs, en lutte perpétuelle pour se reproduire et ne pas mourir.

La machinerie mémorielle

Réflexions numériques. C’est sans aucun doute ce qui datera le plus significativement ces publications. Il y a besoin d’éclaircir ce qui semble unique dans l’époque traversée : les métamorphoses de fonction, les disparitions de métier, les nouvelles sociabilités incongrues que l’apparition d’un média interactif a engendrées en moins d’une génération – et le bouleversement de tous nos rapports aux savoirs.

Le web, c’est l’irruption de la foule dans le langage publié. Jusqu’à récemment je m’étais focalisé sur les métiers de prescription – qui apparaissaient comme les plus fortement impactés par ces outils (journalistes, professeurs, politiques, etc.) Je n’avais pas encore perçu que c’étaient ceux qui faisaient profession de « tiers-de-confiance » (comptables, notaires, banquiers, assureurs, etc) qui allaient être les plus profondément touchés. Quand les transactions ne se feront plus, blockchains ou non, que dans l’univers métaphorique des échanges électroniques, quand les contrats ne pourront être validés que sur le réseau, les achats, les ventes, les actes de propriété, les diplômes, les votes électroniques, les mariages, les divorces, les naissances et les décès – quand tout ce qui permettait au « mort de saisir le vif », et au monde de se constituer comme un héritage entretenu par l’esprit humain, quand tous ces commerces passeront sous le contrôle d’une intelligence électronique d’apparence sans faille, la machine attestera du monde. Il y aura ce qui est, à ses yeux, il n’y aura pas ce qui peut être. Il n’y aura pas ce qui aurait pu être. Il y aura les pauvres, et il aura les riches. La prochaine révolution sera pirate et logicielle, ou se fera en dehors de cet univers là. Code is law, on le sait bien, quand rien apparemment ne peut plus se faire sans code. En limite de prospective, cela nous dépossède d’une narration – ou d’une réflexion politique – au profit de l’objectivité prétendue d’un parc de machines.

@NYT – Repairing the bells of Potsdam, Germany, 1930

Dans le droit romain, pour témoigner d’un fait, un seul témoin ne suffisait pas : il fallait au moins qu’il y en ait deux pour s’assurer d’une réalité éventuellement non-contradictoire. Testis unus, testis nullus. Autrement, et même en passant outre la possibilité du faux témoignage et de l’accusation arbitraire, la défaillance de la mémoire humaine rendait la chose vécue fragile : il se peut que vivre seul une chose rende la chose semblable à un rêve. Il se peut que Robinson se soit rendu transparent avant qu’apparaisse Vendredi. Il se peut que nous partagions sur les réseaux nos expériences par peur de n’être pas plus. « Evidemment, je suis très ignorant. La vérité n’en existe pas moins » se rassurait Frantz Kafka, lorsque toute son œuvre vibre de la fragilité du témoignage unique.

En latin, il y a eu deux sens au mot superstes : le témoin, et « celui qui reste » – le survivant. Peut-être ceci alors : il y aurait, au cœur du langage, un complexe – qui dépasse de loin l’effet d’alerte du premier cri et de la stupéfaction – le complexe du témoin, ou celui survivant, où la fidélité des vivants à ce qui existe s’enroule sur ce qui disparaît, lorsqu’en tout état de cause l’humain se sait si proche du rêveur qui se sait par nature contraint d’oublier.

La machinerie mémorielle d’aujourd’hui serait alors la poursuite de l’écrit.

 

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