Figures (7)

Louis-Auguste Blanqui (circa 1875)

Il n’y a qu’un prisonnier, ayant passé plus de trente ans de son existence en prison, qui pouvait concevoir, avec une telle intensité, une idée pareille. Méditation sur l’infini. Louis Auguste Blanqui. Ni Dieu ni Maître. Révolutionnaire professionnel. Oiseau en cage. Si seulement il avait pu prendre la tête de la Commune les choses auraient été différentes : Thiers a été plus rapide. A 77 ans il en est à son dernier cachot. Le voilà qui se replonge dans les livres de Laplace et ses théories cosmogoniques, sous les voussures sombres de sa cellule. Dehors, c’est la tempête, et la baie de Morlaix s’étale dans de grandes vagues grises. La nuit hurle. Admettons que le temps et l’espace sont infinis. Il faut alors admettre que la configuration d’atomes qui nous constitue et qui constitue cet instant précis de l’univers et de cet assaut de vagues n’est qu’une des innombrables variations du possible, qui ne connaît logiquement pas de fin : chaque seconde amène sa bifurcation, écrit-il, le chemin qu’on prendra, celui qu’on aurait pu prendre, et (il me faut reprendre ses mots maintenant pour en retrouver la beauté un peu gauche du style) « la fatalité ne trouve pas pied dans l’infini. La Nature ne connaît pas l’alternative, elle a une place pour tout – et une terre existe où l’homme suit la route dédaignée dans l’autre par le sosie. Notre existence se dédouble, puis se bifurque sans hasard, des milliers de fois. Chacun de nous possède des sosies complets et des variantes innombrables de sosies. Il existe des univers où j’ai vécu libre. Des univers où César ne meurt pas sous les coups des comploteurs. Et pourtant ces César des autres univers sont incapables de mettre en garde le nôtre. Et cela, même si, peut-être, l’un deux réussissait à lui glisser, sur le trajet qui l’amène au lieu où l’attendent les poignards de ses amis, un billet où on lui dévoile la trahison et le nom des traîtres : dans notre univers, il ne peut pas le lire, et il ne l’a pas lu. (…)

C’est ce qui est le plus terrible, et de moins consolant en vérité. Car si l’infini fait place à l’ensemble des variations possibles du réel, il est de même nécessaire que ce qui se vit se soit déjà vécu, et s’apprête à se revivre, indéfiniment. Pas une variante ne s’esquive, pas une chance ne demeure au fond de l’urne. La nature tire tous les numéros. Quand il ne reste rien au fond du sac, elle ouvre la boîte aux répétitions. Ce que j’écris en ce moment dans un cachot du Fort du Taureau, je l’ai écrit et je l’écrirai pendant l’éternité, sur une table, avec une plume, sous des habits, dans des circonstances toutes semblables. Tout être humain est éternel dans chacune des secondes de son existence. Et chacun de nous a vécu, vit et vivra sans fin sous la forme de milliards d’alter ego. Le nombre de nos sosies est infini dans le temps et dans l’espace. En conscience, on ne peut guère exiger davantage. Ces sosies sont en chair et en os, voire en pantalon et paletot, en crinoline et en chignon. Ce ne sont point là des fantômes, c’est de l’actualité éternisée. »

Voilà le grand défaut releva-t-il encore. Lui qui a lutté toute sa vie pour des lendemains meilleurs, c’est à pleurer : il n’y a pas de progrès. Non, « les mondes passés, les mondes futurs, rien que des rééditions vulgaires, des redites. Seules les bifurcations restent ouvertes à l’espérance. Il est consolateur, sans doute, que de se savoir constamment sur des milliards de terre en compagnie de personnes aimées aujourd’hui disparues. Mais est-ce une réelle consolation que de se découvrir goûtant au bonheur sous la figure d’un sosie, ou d’un milliard de sosies ? Pour beaucoup, on préfèrerait à tous les duplicata de l’infini trois ou quatre années de supplément dans l’édition courante. On est âpres au cramponnement, dans notre siècle de désillusions et de scepticisme… »

Au fond elle est mélancolique, cette éternité de l’homme par les astres remarqua-t-il (avant de se reprendre, de biffer et de noter plutôt “ n’est-elle pas mélancolique, cette éternité ”) – et plus triste encore cette « séquestration de mondes parallèles, disséminés dans les insondables profondeurs de la nuit. »

Il entendait au loin l’insupportable battement des vagues.

Climats

Réseau pneumatique de Paris (1967)

On se saisit d’une époque par son climat, par les histoires qu’elle se raconte, par les événements qu’elle choisit de ne pas oublier comme à ceux qu’elle oublie. C’est sa machinerie mémorielle qu’il s’agit d’interroger, permettant de comprendre comment une époque se poursuit dans une autre avant de s’effacer (jamais entièrement peut-être). Ce climat d’une époque, ces voix portées, cet entre-les-êtres-qui-passent, on a utilisé le terme de média pour l’envelopper : l’oralité, la musique, l’écriture, l’imprimerie, le mass-média, la radio, le cinéma, la télévision, les médias sociaux et les nouveaux médias du particulier ont selon leur façon modifié ce climat d’entre-les-êtres-qui-passent, trouvé et multiplié les points d’accès aux savoirs et à la mémoire collective, transformé à chaque étape de leur adoption les rapports de l’individuel au collectif, métamorphosé les absences pour les présents, l’imaginaire des choses – et la poursuite des morts par les vivants. Les sociologues, les anthropologues, les psychanalystes – pourquoi pas – décèlent dans ces climats des structures, des cristallisations, des lignes de fuite et des arêtes plus lentes. La recherche du “même” de la structure, de la culture arrachée au temps qui passe, bricole en son revers la différence de ce qui a été irrémédiablement perdu. Parce que chaque époque bricole avec ce qu’elle connaît, organise ses retrouvailles avec ce qui a été, reproduit sans cesse pour éviter de sombrer, et de sombrer elle-même dans l’imaginaire des choses : après tout, ce n’est que ça, vivre.

Histoires

Felix Valloton

Vous êtes voyageur : et vous partez, ou vous arrivez. Pour vous ce sont des événements. Des événements créant – pourquoi pas – une histoire. Les histoires, c’est exactement « comme » ça, vous le ressentez comme ça : comme une suite d’événements. Alors, ce peut être un voyage de noces, un retour chez soi, l’ouverture de vacances, une étape sur un chemin d’exil, ce sera toujours le début, le milieu ou la fin d’une histoire. Pour l’employé de la gare, ou de l’aéroport, qui reste, renseigne et réceptionne, c’est un quotidien. Ça ne se rappelle pas. Rien à penser de cette mémoire. L’événement aurait été qu’il ne vienne pas au travail. Ces différences vécues occasionnent des malentendus en cascade : les uns prenant l’exceptionnel pour l’ordinaire, tandis que les autres finissent par s’en flatter sans trop savoir pourquoi. (Beaucoup de nos somnambulismes et prestiges sociaux jouent de ces quiproquos bizarres ; beaucoup de nos premiers sentiments amoureux ; toute l’aura du lointain peut tenir dans un visage, qu’il soit celui d’un amant, d’une maitresse, ou d’un personnage de pouvoir – c’est à dire de ce pouvoir qu’on  accorde d’avance à quelques uns d’avoir sur nous.)