Figures (5)

Pic de la Mirandole
Pic de la Mirandole (1463-1494)

Pic de la Mirandole, comte de la « Concorde », connu pour sa mémoire énorme, son faramineux éclectisme. On disait de lui qu’à seulement 18 ans il pouvait déjà parler 22 langues. On disait de lui qu’il lui suffisait de lire un livre pour le savoir par cœur. De fait, il semblait avoir tout lu, d’Aristote à Averroès, des Saintes Ecritures à la Kabbale, de Platon et de l’Hermès Trismégiste. Dans la préface magnifique, et présomptueuse (De hominis dignitate) qu’il écrit à 23 ans pour présenter 900 de ses conclusions à Innocent VIII et aux érudits du Vatican, on le voit citer pêle-mêle : Macrobe, Aglaophemos, Philolaos de Crotone, et puis : Charondas, Damigéron, Appolonius de Perga, le mage Hostanès, Eudoxe de Cnide et Hermippe de Smyrne, pour revenir à Homère (base d’une théologie poétique où l’Odyssée sert de fond à une lecture allégorique de l’errance des âmes, que Pic n’a jamais eu le temps d’écrire), et puis encore : Jean Scot, Thomas d’Aquin, Gilles de Rome, François de Meyronnes, Albert le Grand, Henri de Gand, Guillaume de Paris, Roger Bacon, pour continuer par : les Arabes Averroès, Avempace, Al-Fârâbi et Avicenne, Al-kindi, Albumasar, Avenzoar de Babylone (qui vécut à Séville), en enchaînant ensuite avec : les Grecs Themistius Paraphrases, Alexandre d’Aphrodise, Theophraste, Ammonios fils d’Hermias, puis se tournant vers les néoplatoniciens : Porphyre de Tyr, Simplicius de Cilicie, Longin d’Homs et de Palmyre, Plotin, Jamblique, Proclus le Diadoque, Damascus le dernier, les deux Olympiodore, sans oublier : les oracles chaldaïques, Sénèque, la théologie primitive de Mercure Trismégiste, Zalmoxis, Abaris l’hyperboréen qui interrogea dit-on Orphée et Zoroastre (et le seul à avoir été capable d’inédie, c’est-à-dire de vivre sans se nourrir), puis se penchant sur la kabbale, dont il reprit plus de cent conclusions, ayant lu : les Juifs Esdras, Hilaire et Origène avant de revenir sur Pythagore, Empédocle et Démocrite, Platon et Aristote, dont la parole valait presqu’autant que celle de Paul, Denys, Jérôme ou Augustin.

On l’emprisonne à Vincennes, à la demande du Pape, ou de son nonce apostolique. L’influence de Laurent de Médicis l’en fait sortir. C’est sur le chemin de retour à Florence qu’il écrit « Déjà Dieu, père et architecte suprême avait construit avec les lois d’une sagesse secrète cette demeure du monde que nous voyons (…) [jusqu’à emplir] d’une foule d’êtres de tout genre les parties excrémentielles et bourbeuses du monde inférieur. Mais son œuvre achevée, l’architecte désirait qu’il y eût quelqu’un pour peser la raison d’une telle œuvre, pour en aimer la beauté, pour en admirer la grandeur… » : ainsi lui est venue l’idée de l’Homme. Ainsi Adam n’a ni place déterminée, ni aspect qui lui est propre, ni aucun don particulier : c’est que « doté pour ainsi dire du pouvoir arbitral et honorifique de se modeler et de se façonner lui-même » il pourra juger en liberté de la grandeur de Dieu, ou se tourner vers la bourbe dont il sort.

Le soleil disparut derrière les arbres. Pic se récita quelques vers tirés de l’Eneide, quand Enée évoque devant Didon la chute et le massacre de Troie : « l’intérieur n’est que gémissements, tumulte et douleur. Toutes les cours hurlent du cri lamentable des femmes : leur clameur va frapper les étoiles d’or. » Peut-être sommes-nous simplement les émotions de passage de Dieu, ou des étoiles, se dit-il alors.

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La machinerie mémorielle

Réflexions numériques. C’est sans aucun doute ce qui datera le plus significativement ces publications. Il y a besoin d’éclaircir ce qui semble unique dans l’époque traversée : les métamorphoses de fonction, les disparitions de métier, les nouvelles sociabilités incongrues que l’apparition d’un média interactif a engendrée en moins d’une génération – et le bouleversement de tous nos rapports aux savoirs.

Le web, c’est l’irruption de la foule dans le langage publié. Jusqu’à récemment je m’étais focalisé sur les métiers de prescription – qui apparaissaient comme les plus fortement impactés par ces outils (journalistes, professeurs, politiques, etc.) Je n’avais pas encore perçu que c’étaient ceux qui faisaient profession de « tiers-de-confiance » (comptables, notaires, banquiers, assureurs, etc) qui allaient être les plus profondément touchés. Quand les transactions ne se feront plus, blockchains ou non, que dans l’univers métaphorique des échanges électroniques, quand les contrats ne pourront être validés que sur le réseau, les achats, les ventes, les actes de propriété, les diplômes, les votes électroniques, les mariages, les divorces, les naissances et les décès – quand tout ce qui permettait au « mort de saisir le vif », et au monde de se constituer comme un héritage entretenu par l’esprit humain, quand tous ces commerces passeront sous le contrôle d’une intelligence électronique d’apparence sans faille, la machine attestera du monde. Il y aura ce qui est, à ses yeux, il n’y aura pas ce qui peut être. Il n’y aura pas ce qui aurait pu être. Il y aura les pauvres, et il aura les riches. La prochaine révolution sera pirate et logicielle, ou se fera en dehors de cet univers là. Code is law, on le sait bien, quand rien apparemment ne peut plus se faire sans code. En limite de prospective, cela nous dépossède d’une narration – ou d’une réflexion politique – au profit de l’objectivité prétendue d’un parc de machines.

@NYT – Repairing the bells of Potsdam, Germany, 1930

Dans le droit romain, pour témoigner d’un fait, un seul témoin ne suffisait pas : il fallait au moins qu’il y en ait deux pour s’assurer d’une réalité éventuellement non-contradictoire. Testis unus, testis nullus. Autrement, et même en passant outre la possibilité du faux témoignage et de l’accusation arbitraire, la défaillance de la mémoire humaine rendait la chose vécue fragile : il se peut que vivre seul une chose rende la chose semblable à un rêve. Il se peut que Robinson se soit rendu transparent avant qu’apparaisse Vendredi. Il se peut que nous partagions sur les réseaux nos expériences par peur de n’être pas plus. « Evidemment, je suis très ignorant. La vérité n’en existe pas moins » se rassurait Frantz Kafka, lorsque toute son œuvre vibre de la fragilité du témoignage unique.

En latin, il y a eu deux sens au mot superstes : le témoin, et « celui qui reste » – le survivant. Peut-être ceci alors : il y aurait, au cœur du langage, un complexe – qui dépasse de loin l’effet d’alerte du premier cri et de la stupéfaction – le complexe du témoin, ou celui survivant, où la fidélité des vivants à ce qui existe s’enroule sur ce qui disparaît, lorsqu’en tout état de cause l’humain se sait si proche du rêveur qui se sait par nature contraint d’oublier.

La machinerie mémorielle d’aujourd’hui serait alors la poursuite de l’écrit.

 

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La comprenette

@Albert Renger-Patzsch

Il y a des choses qu’on a eu envie de comprendre, mais qu’on ne comprend pas. D’autres que l’on a comprises sans en avoir eu l’envie. D’autres encore que l’on n’a pas comprises et que l’on ne veut pas comprendre. En plus de celles que l’on a comprises d’avoir voulu les comprendre.

À bien y regarder, nous pourrions dresser un portrait de chacun d’entre nous à partir de ces pauvres alternatives. Comme si ces très simples rapports au réel parvenaient à dessiner de façon quasi automatique nos refus, nos incapacités, nos désirs et nos habiletés (au demeurant, l’ensemble dépend simplement pour moitié du libre-arbitre, si l’on veut bien y réfléchir). On pourrait tracer par là, de façon élémentaire, mais aussi finement que des empreintes digitales, la piste particulière, complexe, définitive et passagère, que l’on nomme (pour tout simplifier) – un individu. Ou une sensibilité : car il arrivera toujours que certains réagissent à ce qu’ils ne comprennent pas par la peur, comme les chiens qui aboient devant l’inconnu qui passe.