Fictions, passages

Paris, théâtres 1900

Dire que la fiction n’est qu’un réagencement de matériaux réels, fonctionnant comme le rêve par condensations, concrétions, accumulations, éliminations, et puis peurs, et assouvissements – et qu’il y a, au hasard, de l’imaginaire américain du désert syrien dans l’imagerie du dernier Star wars – c’est dire aussi que le réel peut être perçu comme une catégorie particulière de fiction, tout comme l’immobilité est une catégorie particulière du mouvement.

Dire de plus que les fictions se réagencent sans cesse pour se réinventer, pour retrouver le plaisir du premier enchantement des premières histoires – et qu’il y a, par exemple, du premier Star wars dans le dernier Star wars – c’est dire également que nos cheminements initiatiques se copient, se dupliquent, trouvent leurs variations à partir du modèle lui-même, et préservent à la façon des plantes infiniment reboutées les informations nécessaires au prochain fleurissement, au prochain héros, à la génération nouvelle. Il se peut que nous mourrions. Il se peut que la plante se fane. Seules les forêts subsistent.

Il arrive aussi qu’elles brûlent. L’oubli est toujours à l’affût. Et le véritable oubli vient toujours après : l’oubli, c’est l’oubli de l’oubli.

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Figures (6)

Nous sommes dans les montagnes du Rouergue, au début de l’été 1830. L’orbe du monde se réduit pour les paysans d’ici à une vallée ou presque : tout juste va-t-on à la foire à Rodez une fois l’an. A la tombée d’une nuit, un gamin de six ans, pieds nus dans une robe de grosse toile, est à l’affût dans les genêts : c’est qu’il a entendu un cliquetis doux et qu’il se demande ce qui dans cet obscur fouillis d’herbes peut bien faire ce bruit. A chaque fois qu’il bouge, prudemment le chant cesse. Il faut être patient. Il finit par cueillir une sauterelle, élégante, vernissée, tremblante et pâle dans la rare lumière du soir. Là voilà maigrement encagée dans ses mains. Il ne savait pas que les sauterelles chantaient. Il n’en connaissait jusqu’ici que le goût d’écrevisse des cuissots, quand il les chassait avec d’autres gamins. Ce chant aura peut-être décidé de sa vocation pensera-t-il beaucoup plus tard, une fois devenu le savant et le poète reconnu, et le premier psychologue des insectes dont il aura dévoilé patiemment les univers : Jean-Henri Fabre aura à force d’observations d’entomologiste, dont il fonde vraiment la science, décrit les comportements d’une foule d’insectes auxquels les humains jusqu’alors ne prêtaient qu’une attention de lisière, une attention équivalente à celle d’une queue de vache chassant quelques mouches. La question pour lui restera celle-là, derrière toute l’étrangeté, la beauté et parfois l’horreur des univers découverts : les hymènoptères, sphex, bembex ou autres diptères, bolbocènes, agarics, bousiers onthophages ont-ils une mémoire, des facultés d’apprentissage, une intelligence ? Sont-ils autre chose que des machines vivantes, mues par l’instinct ? La description très précise des comportements de certains insectes sociaux pouvait faire croire à une ingéniosité certaine : ils leur tendit patiemment certains pièges, leur posa des problèmes, auxquels parfois tel ou tel trouvait des solutions. Il combla des nids d’abeilles, des terriers de guêpes, découvrit des hypogées à papillons. Il fit tourner en rond sur un bord de vase des heures durant des chenilles processionnaires. Il s’aventura dans le monde limbique des larves de toutes sortes. Il en disséqua des quantités, releva des anatomies bizarres, des êtres sans yeux, des mœurs sexuelles étranges, des éclosions ingénieuses, des tueries machinales, des rapports de force nus, d’évidence sans sentiment. Derrière le rideau de nos inattentions, il détailla à la façon de l’enfant analphabète et émerveillé qu’il fut, la poésie, le courage, le sacrifice des petits êtres des sols et des écorces, rampants, volants, visqueux ou secs, en lutte perpétuelle pour se reproduire et ne pas mourir.

Figures (5)

Pic de la Mirandole
Pic de la Mirandole (1463-1494)

Pic de la Mirandole, comte de la « Concorde », connu pour sa mémoire énorme, son faramineux éclectisme. On disait de lui qu’à seulement 18 ans il pouvait déjà parler 22 langues. On disait de lui qu’il lui suffisait de lire un livre pour le savoir par cœur. De fait, il semblait avoir tout lu, d’Aristote à Averroès, des Saintes Ecritures à la Kabbale, de Platon et de l’Hermès Trismégiste. Dans la préface magnifique, et présomptueuse (De hominis dignitate) qu’il écrit à 23 ans pour présenter 900 de ses conclusions à Innocent VIII et aux érudits du Vatican, on le voit citer pêle-mêle : Macrobe, Aglaophemos, Philolaos de Crotone, et puis : Charondas, Damigéron, Appolonius de Perga, le mage Hostanès, Eudoxe de Cnide et Hermippe de Smyrne, pour revenir à Homère (base d’une théologie poétique où l’Odyssée sert de fond à une lecture allégorique de l’errance des âmes, que Pic n’a jamais eu le temps d’écrire), et puis encore : Jean Scot, Thomas d’Aquin, Gilles de Rome, François de Meyronnes, Albert le Grand, Henri de Gand, Guillaume de Paris, Roger Bacon, pour continuer par : les Arabes Averroès, Avempace, Al-Fârâbi et Avicenne, Al-kindi, Albumasar, Avenzoar de Babylone (qui vécut à Séville), en enchaînant ensuite avec : les Grecs Themistius Paraphrases, Alexandre d’Aphrodise, Theophraste, Ammonios fils d’Hermias, puis se tournant vers les néoplatoniciens : Porphyre de Tyr, Simplicius de Cilicie, Longin d’Homs et de Palmyre, Plotin, Jamblique, Proclus le Diadoque, Damascus le dernier, les deux Olympiodore, sans oublier : les oracles chaldaïques, Sénèque, la théologie primitive de Mercure Trismégiste, Zalmoxis, Abaris l’hyperboréen qui interrogea dit-on Orphée et Zoroastre (et le seul à avoir été capable d’inédie, c’est-à-dire de vivre sans se nourrir), puis se penchant sur la kabbale, dont il reprit plus de cent conclusions, ayant lu : les Juifs Esdras, Hilaire et Origène avant de revenir sur Pythagore, Empédocle et Démocrite, Platon et Aristote, dont la parole valait presqu’autant que celle de Paul, Denys, Jérôme ou Augustin.

On l’emprisonne à Vincennes, à la demande du Pape, ou de son nonce apostolique. L’influence de Laurent de Médicis l’en fait sortir. C’est sur le chemin de retour à Florence qu’il écrit « Déjà Dieu, père et architecte suprême avait construit avec les lois d’une sagesse secrète cette demeure du monde que nous voyons (…) [jusqu’à emplir] d’une foule d’êtres de tout genre les parties excrémentielles et bourbeuses du monde inférieur. Mais son œuvre achevée, l’architecte désirait qu’il y eût quelqu’un pour peser la raison d’une telle œuvre, pour en aimer la beauté, pour en admirer la grandeur… » : ainsi lui est venue l’idée de l’Homme. Ainsi Adam n’a ni place déterminée, ni aspect qui lui est propre, ni aucun don particulier : c’est que « doté pour ainsi dire du pouvoir arbitral et honorifique de se modeler et de se façonner lui-même » il pourra juger en liberté de la grandeur de Dieu, ou se tourner vers la bourbe dont il sort.

Le soleil disparut derrière les arbres. Pic se récita quelques vers tirés de l’Eneide, quand Enée évoque devant Didon la chute et le massacre de Troie : « l’intérieur n’est que gémissements, tumulte et douleur. Toutes les cours hurlent du cri lamentable des femmes : leur clameur va frapper les étoiles d’or. » Peut-être sommes-nous simplement les émotions de passage de Dieu, ou des étoiles, se dit-il alors.

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