On peut se saisir d’une époque en analysant ses crises, ses conflits et ses rapports de force d’évidence : là où se jouent les bascules historiques, les instants de passage d’une ère à une autre. On peut aussi tenter de comprendre notre temps par des détails, de ces petits riens qui ne paient pas de mine – ou ne font pas figure – mais qui, dans le signe qu’ils donnent de nos rapports à l’autre, dans nos mises en commerce, disent beaucoup de ce que l’on imagine être le monde.
Mon premier voyage au Japon date d’il y a déjà trente ans. Et cela faisait dix ans que je n’y étais plus retourné. Ceux qui me connaissent savent ma fascination pour les lettres, l’histoire, la culture et la spiritualité de ce pays. Pour les ambivalences de sa langue, ses politesses, ses ritualisations du quotidien. Ses remarquables intériorités. Ses délicatesses minutieuses, et ses cruautés hiérarchiques (les injustices font penser).
Dix ans c’est beaucoup. Je n’ai pas vu venir ce qui pourtant était gros comme le nez d’un Tengu : le Japon ces dernières années a gagné à son tour la bataille du softpower. Anime, manga, sushis et Miyazaki ont conquis le cœur de beaucoup. Fini le kamikaze, le ninja, le salaryman épuisé et le passé militariste. Dès l’aéroport d’Osaka c’était manifeste : il y avait tant de personnes aux portillons des douanes. Je pensais à l’exposition universelle, mais l’exposition universelle avait fermé ses portes une semaine plus tôt. C’était donc un régime plus habituel. Et un constat : le tourisme de masse est arrivé au Japon. Malheureusement.
Malheureusement parce que c’est un tourisme pour lequel il ne s’agit pas tant de voir que de se voir en train de voir, prémices du souvenir à venir. Malheureusement parce que c’est un tourisme dont l’outil principal est le smartphone en mode selfie. Un téléphone dont l’objet, on le comprend, n’est pas tant d’entendre et d’écouter que de parler.
Dans certains sanctuaires de Kyoto maintenant on croise parfois des visiteurs manifestement non-japonais habillés en kimono. Affublés serait le bon mot pour faire entendre la fable ou les films évoqués. Ils ne savent décidément pas comment on marche avec. Tandis que d’autres, de jeunes occidentaux pour beaucoup tatoués, finiront par s’interroger sur les regards circonspects qu’ils provoquent, et s’étonnent que des lieux puissent encore leur être éventuellement interdits (les onsen publics notamment)
En conséquence, au pourtour des lieux les plus connus, à Kyoto – pris maintenant d’assaut comme la place du Tertre à Montmartre ou celle de St Marc à Venise – on se retrouve dans le grand musée du monde et de la chose morte du souvenir qu’on met en vente.
Et puis, les étrangers font beaucoup de bruit, mangent ou boivent en marchant, et cela ne se fait pas. Ils prennent toute la place, désorganisent un peu les transports publics quotidiens, ne savent pas trop quoi faire de leurs déchets (il n’y a pas de poubelles dans l’espace public). Petites incivilités qui semblent sans conséquences. Pour beaucoup, les Japonais gardent le tact de ne pas vous voir, comme on ne verrait pas l’éléphant au milieu d’un magasin de porcelaines.
Parler des autres et de leur comportement est facile. Mais voilà, moi-même qu’ai-je fait ? J’avais appris qu’une des deux tombes de Junichirou Tanizaki se trouvait dans le petit cimetière du temple de Hōnen-in à l’est de Kyoto (l’autre se trouve à Tokyo où il vivait. Oui, on peut avoir deux tombes comme on peut avoir eu plusieurs vies). Tanizaki est un écrivain que j’admire. Et Wasaburo me dit que sa tombe est à deux pas du Gingaku-ji dont j’aime comme lui les jardins en automne, la façon de découvrir peu à peu le pavillon, moins clinquant, plus austère et heureusement contemplatif que son frère plus connu, le Pavillon d’or, à l’ouest de la ville. Nous voilà donc à parcourir le cimetière, dans la lumière douce découpée par les arbres d’une fin d’après-midi d’octobre. (Ce sera, avec un crépuscule au grand sanctuaire shintō d’Izumo Taisha, un de mes souvenirs les plus marquants de ce voyage.) L’après-monde d’ici est délicat, réservé aux cryptomères et à la mousse. Pas simple à trouver. Mais enfin la tombe est là, un peu isolée, et jumelle, en haut.
Je ne suis pas croyant. Je n’ai pas pris le temps de me recueillir, je le ferais un peu plus tard, un peu honteux. Car mon premier réflexe a été de prendre en photo cette stèle de roche ronde marquée de son kanji. Mû par le réflexe de la découverte. Mû sans aucun doute par le même souci de touriste de dire que j’y étais. Que du haut de ce décor, quelque chose de ce décor me voyait.
Ce serait presque un koan zen : au Japon, l’éléphant au milieu de la pièce, c’est toujours soi-même.
Alors bien sûr on peut toujours se dire qu’il y a quelque chose du lit de Procuste dans la conformité et la discrétion japonaise (Procuste, c’était ce brigand que tua Thésée. Tenant une auberge, il offrait des lits trop petits à des hôtes trop grands, ou trop grands à des hôtes trop petits. Il s’occupait ensuite de leur couper les membres ou de les étirer pour les mettre à la bonne taille). Mais cette rapide opinion d’occidental est bien trop courte, en plus d’être fausse. Il y a eu dans l’histoire des arts renommés de l’hospitalité : celui de la Grèce antique que Jean-Pierre Vernant dit avoir retrouvé lors de ses premiers voyages chez les paysans de la Grèce des années 1930. Celui de l’hospitalité généreuse et légendaire des peuples arabes et méditerranéens.
L’hospitalité des humains du Japon se joue autrement. Elle se base sur ce qu’on appelle là-bas omotenashi (おもてなし) : c’est, fondée sur une attention discrète, sincère et anticipatrice portée à autrui, une manière d’accueillir en recherchant la justesse du geste du don. Comme dans la cérémonie du thé. C’est un art délicat de la présence et de l’intuition empathique. Un art presque esthétique du service rendu : là-bas, être humain, c’est savoir habiter entre les humains. Savoir accueillir. On comprend tout ce que ce savoir vivre ensemble pourrait nous apporter ici, si on l’entendait vraiment.
Mais on comprend aussi dès lors la difficulté posée par ce tourisme de masse. Un tourisme qui souvent n’a même pas les bases de cette civilité et de cette générosité discrète, aussi attentif que chacun puisse être aux mangas ou aux films regardés.
Alors, un conseil à ceux qui se prépareraient à visiter cet extrême de notre lointain, et à découvrir la culture électrique de ses grandes villes comme à se laisser aller à la contemplation d’un érable d’automne ou d’une saison de cerisiers : lisez tous les conseils qui vous sont donnés, et préparez-vous à vous oublier un peu.
Sinon, et si vous ne comprenez pas la grâce d’un sanctuaire shintô, les interrogations sur le vide et la beauté d’un jardin sec, la sacralité d’une pierre ou d’un arbre, n’y allez pas. Gardez le Japon tel qu’il se rêve et tel que vous le rêvez. Laissez-le à cet archipel mental, montueux et maritime qu’il continue d’être.
Faute de quoi, le repli nationaliste reviendra hanter ces terres. Le nationalisme, et le racisme même dans lequel il n’y a pas trop à pousser les humains quand ils se disent que leur culture vaut mieux que celle des autres. Ici comme ailleurs dans le monde l’extrême droite a relevé la tête aux dernières élections. Du fait même de ces incivilités étrangères, des investissements de riches chinois – et du vieillissement de la population japonaise. Et cela nous masquera à nouveau l’extrême délicatesse de ces hôtes pour lesquels la politesse et le service rendu ne sont pas des manières de façade, mais des questions très profondes d’attention portée par avance à l’intériorité d’autrui.
C’est de cela dont on aurait beaucoup à apprendre. Dans nos sociétés qui confient si souvent au contraire leurs façons policées à la matraque, à l’amende et à l’uniforme des contrôleurs de tout bord.