Lauriers


Il arriva un jour qu’un Scythe dénommé Abaris assistât aux Olympiades. Il admirait la force des lutteurs, la rapidité des athlètes, les corps sculptés par l’effort… Quand il s’enquit de ce que ce travail rapportait, et quel était le prix qu’un champion pouvait attendre de ses victoires, on lui répondit « une couronne de lauriers ». Lui qui s’attendait à de l’or, à des tissus ou à des têtes de bétail, il se mit à rire comme à une blague qu’on lui faisait, ou qu’on faisait aux pauvres Grecs pris dans la course. Forme transmise. On sait que cette couronne devint l’attribut des Empereurs romains pendant leurs triomphes. On sait moins, mais cela est pourtant assez caractéristique d’un déplacement de statut pour les poètes – et bientôt pour les artistes « de la main », peintres et sculpteurs – que le 8 avril 1341, à Rome, sur le Capitole, on couronna Pétrarque de ces mêmes lauriers d’empereur. Il finit d’ailleurs assez vite par s’en plaindre : « Le laurier ne m’a porté aucune lumière, mais m’a attiré beaucoup d’envies ». Dès 1346, de retour dans le Vaucluse, il composait son hymne à la Vie solitaire : « Abandonnons la ville sans avoir l’intention d’y retourner (…) il faut arracher les motifs de préoccupations et couper les ponts (…) Pressons-nous, laissons la ville aux marchands et aux avocats, aux courtiers, aux usuriers, aux notaires, aux médecins, aux parfumeurs, aux bouchers, aux cuisiniers, aux charcutiers, aux forgerons, aux trésoriers (…) aux musiciens, aux charlatans, aux architectes, aux entremetteurs, aux voleurs, aux désœuvrés, dont l’odorat toujours en alerte capte l’odeur du marché : c’est là leur seul bonheur. » Reflets, ressemblances floues, jalousies, marais mimétiques des désirs : lui-même ne s’en est pas soustrait tant que ça, continuant ses ambassades et ses représentations. Mais il avait connu avec la gloire l’insondable bêtise humaine – à proprement parler, puisqu’elle n’a pas de fond, n’étant qu’un jeu de miroirs réfléchissants, de visages en visages, de destins en destins, et d’appropriations indues de signes se donnant pour socialement désirables, que chacun feint légitime d’obtenir, comme on se cramponne à une âme avant d’en être oublié.

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