Vers les 2e Voyages ordinaires

Delphes

J’appartiens à très peu d’instants, se dit-il : les autres n’ont pas leur souvenir, je n’y suis pas, je n’ai fait que les traverser. S’il faut dresser une liste de ceux qui me restent, dans le désordre, et selon ceux qui me viennent à l’esprit, je peux dire appartenir à un abord de forêt d’automne en limite de jardin, où dans l’ombre fraiche perce derrière les arbres un soleil matinal brillant sur la rosée de quelques toiles d’araignées. Je peux dire appartenir à ce ciel bleu, quand je me suis allongé dans l’herbe, sous des cerisiers résistant en carré aux champs de blés qui les assiègent, et où la cerise si rouge dans la main semble une variété de bleu, une note d’été. Etre de la famille de ce moment de début de nuit, face à trois grands chênes, quand en allumant les phares d’une voiture on m’a montré au-dessus de la Seine la manne qui s’élevait, blanche comme de la neige, mais dont le mouvement de chute inversée s’évanouissant dans la nuit faisait penser qu’ici le temps se lisait à l’envers. Je suis de cet instant de mon premier voyage où, à travers le hublot d’une petite cabine de paquebot, je réalise devant la féérie électrique d’habitations étagées sur des collines naviguer sur la mer du Japon, devant des villes dont je ne connais pas le nom. Et j’appartiens aussi à ce moment à Delphes où, dans l’odeur chaude des pins, les anfractuosités sèches de la montagne devant moi et les courbes noires et vertes de ses ombres et de sa végétation me font penser à une forme fractale si bien qu’il me semble voir, à ce moment, perdant tout sens d’échelle, un paysage miniature où ont été déposés en contrebas les jouets de quelques ruines sacrées.

J’appartiens à ces instants, si nombreux, où rien ne se passe, sinon cette sorte d’éveil, d’émerveillement, d’une existence qui parait brusquement s’épanouir, hors de toute charges, de toute mémoire, et où débarrassé du souci de soi, la jouissance d’être déborde les limites qui déterminaient auparavant un intérieur, un extérieur – et un point de vue unique d’où je contemplais jusqu’alors l’univers.