Les corps imaginaires (1)

Imaginons que le monde soit une surface sur laquelle repose une infinité d’informations, ainsi que l’ensemble de leurs variations possibles. Il faut bien alors que quelque chose se pose en regard pour que ces informations soient lues. Comme il n’est pas concevable que ce qui se pose en regard ne fasse pas partie du monde lui-même, il faut bien que celui-ci se plie, ne serait-ce que pour venir se lire. (Une autre image serait celle du ruban de Möbius : on prend un ruban de papier, on opère sur lui une torsion d’un demi-tour, on le referme en encollant les deux bouts, et on obtient un objet qui n’a plus ni envers ni endroit mais une face unique pouvant de se faire face. Une autre image encore serait celle de l’hélice de l’ADN, mais je ne suis pas biologiste, et cela risquerait de faire d’un exemple une explication trop globale.) La parole organise dans le monde de tels systèmes de pliages, ou de torsions. L’écriture, et tous les systèmes de représentations, font varier l’endroit de la pliure, et le lieu de l’interprétation : l’information lue se duplique, et vient se placer, on imagine plus ou moins symétriquement, en un espace qu’on pourrait qualifier d’imaginaire mais qui ressemble vaguement à l’espace de travail d’une conscience. C’est tout ce travail que la littérature aimait organiser, synthétisant l’information et le témoignage, et qui lui échappe maintenant : la duplication métaphorique du monde se fait sur le Web. Entre avatars et idéaux du Moi, boutiques virtuelles et magasins en ligne, photographies de voyages et partages d’expériences, Internet s’offre comme une solution à la mélancolie d’absence de débouchés en ce monde. On y touche là le vrai de la mascarade humaine : entre le copier-coller et l’imitation maladroite, on entend de ces hommes qui prennent pour leur esprit l’écho de la parole d’autrui – sans pouvoir leur en vouloir puisque nous sommes de même. Reste la mélancolie du métier de vivre – et l’exposition d’espoirs dans la devanture Facebook : l’auto-promotion de soi pour vaincre le signe indien de nos vies quotidiennes.

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