Portrait, Voyages ordinaires (2)

Il y a une fausse dignité dans la posture des fleurs de narcisse. La tige, très droite, mais creuse, comme celle des jonquilles auxquelles les narcisses s’apparentent, porte assez haut au milieu de ses feuilles affilées qui la protègent dès la base, une fleur blanche ou jaune, dont une couronne de six pétales protège le cœur en forme de coupe, ou de pavillon de trompette – et peut-être faut-il dire non une couronne, qui supposerait une fleur raide comme une tulipe, non même une corolle (sa désignation scientifique) ou même, pour faire image, une collerette, mais dans son cas un scapulaire, une capuche ouverte sur une tête recourbée, presque somnolente, puisque souvent l’ensemble de la fleur penche, s’incline, non seulement de par son poids au bout de la tige mais comme par une sorte de volonté délibérée, d’humilité feinte, vers un point d’eau proche (raison par laquelle Narcisse se penchant sur son reflet n’a pas simplement donné son nom à la plante, mais s’y est vu transformé, transférant dans sa métamorphose une part de sa naïveté de caractère, de fixité toxique et de refus virginal de reproduction sexuée) : de fait, le cœur de la fleur n’appelle aucun insecte, et ne participe que marginalement au renouvellement des générations. Ce cœur n’est que le rêve du bulbe enterré qui se sort très bien tout seul des bourgeons souterrains qui le travaillent au printemps, lui permettant en disparaissant de faire plusieurs à partir d’un seul, et de voir fleurir au même endroit chaque année ces mêmes rêves embaumés jaunes ou blancs qui signalent à tous son existence, et rappellent pour chacun au-dessus du sol ses nonchalants désirs de beauté.